Le « musée du mur » - Histoires palestiennes sur le mur à Bethléem

 

Auteurs: Rania Murra et Dr. Toine van Teeffelen

Rania Murra est directrice de l'Institut Arabe pour l'Éducation (IAE) et membre du Conseil de Pax Christi International. Dr Toine van Teeffelen est responsable de l’éducation à l'IAE, et anthropologue et guide basé à Bethléem.

 

La zone autour du Tombeau de Rachel, un lieu de pèlerinage pour les musulmans, les chrétiens et les juifs, était autrefois l'une des plus animées de Bethléem. La route d’Hébron reliait Jérusalem à Bethléem: sa partie nord était la rue la plus animée de la ville. C’était le point d’accès de Jérusalem à Bethléem. Après être entrés dans Bethléem par la route principale, les visiteurs choisissaient soit la direction  d’Hébron, soit la route de l'Église de la Nativité.

 

Les temps ont changé. Pendant les années 1990, le Tombeau de Rachel est devenu un bastion de l'armée israélienne, le poste de contrôle de Jérusalem- Bethléem se trouvant à proximité. À ce titre, il a été au centre des protestations palestiniennes, particulièrement au cours de la deuxième Intifada après septembre 2000. En 2004-05, Israël a construit des murs près du Tombeau et d’une enclave environnante, qu’il avait déjà annexés à Jérusalem. Le Tombeau est ainsi devenu un territoire interdit aux habitants de Bethléem. Au fil du temps, pas moins de soixante-quatre magasins, des garages et des ateliers le long de la route d'Hébron ont fermé leurs portes. Ce n'était pas seulement à cause des combats, des fusillades et des bombardements qui ont eu lieu au cours de la deuxième Intifada, mais aussi à cause de la désolation que le mur a semée dans la région. Les parents ont déconseillé à leurs enfants de visiter la zone et son imposant mur de béton de 8-9 mètres de haut - presque deux fois plus élevé que le mur de Berlin.

 

Les habitants qui n‘ont pas voulu ou pu quitter la zone ont réfléchi à ce qui pouvait être fait. Comment créer la vie dans un environnement mort et étouffant? Parmi différentes initiatives, l'Institut Arabe pour l'Éducation (IAE), membre du mouvement international pour la paix Pax Christi, y a ouvert la Sumud Story House en 2009. Quatre groupes de femmes, dont un composé de femmes du quartier, se sont rassemblés pour des réunions hebdomadaires et  diverses activités sociales. Parmi ces activités se trouvaient des événements culturels comme la formation d’une grande étoile de Bethléem humaine; des chants et des jeux sur les toits et les balcons le long des rues; un concert sous une tour d'observation militaire; des séances de méditation et interreligieuses, ainsi que la création d'un chœur de femmes se produisant près du mur. En 2009, l’IAE a également lancé le modeste festival annuel du Sumud dans la région. D’autres villes déchirées par un mur, comme Berlin et Belfast, ont servi de modèles.

 

Le  « Musée du Mur » est la dernière étape de ces activités culturelles. L'utilisation de guillemets autour du mot « musée » est délibérée. Le musée n’est pas prévu pour être permanent. Nous espérons en effet que les histoires du Musée du Mur contribueront à l’apparition de fissures dans le mur, à sa chute, et en réalité à l'effondrement de tous les murs autour de nous et autour du peuple palestinien en particulier. En d'autres termes, nous espérons que le succès même du « Musée du Mur »  aboutira à sa destruction. 

 

Dans ce contexte, les histoires humaines qui figurent sur les affiches ne peuvent qu’avoir une signification très spéciale. Les histoires personnelles fragiles et humaines contrastent de manière saisissante et totale avec le mur de béton. L'histoire personnelle humanise, s'ouvre, demande de la compréhension humaine, tandis que le mur tue l'environnement, se referme, enlève l'horizon humain, « entrepose » les gens derrière le mur. En préservant et en communiquant les souvenirs, l'histoire humaine constitue un défi pour le mur.

 

Au total, 120 histoires ont été fixées au mur durant la période 2011-2014. Ce sont des histoires de femmes palestiniennes, et dernièrement de jeunes, provenant principalement des trois villes voisines, Bethléem, Beit Jala et Beit Sahour, et des villages environnants.

 

Le «Musée» est vraiment un travail inachevé. Ce travail est en cours, tandis que de nouvelles idées arrivent constamment. Dans un futur proche, de nouvelles histoires et de nouveaux genres apparaîtront: des histoires de rêves, des histoires de réfugiés du camp d'Aïda tout proche et d'ailleurs qui ont perdu leurs terres lors de la Nakba de 1948 et après, et de vieilles photos de villes palestiniennes. Le « musée » visitera également les zones de Cisjordanie près de Bethléem. Les histoires rassemblées relatent ainsi la souffrance, la perte et la résilience du peuple palestinien. Les histoires personnelles fusionnent avec les histoires communautaires qui reflètent un récit national nié par les images stéréotypées entourant les Palestiniens, qui forment une autre couche de murs apparemment infranchissables.

 

Les photos montrent ici un échantillon de posters d’histoires qui ont été écrites à l'origine en arabe, puis traduites en anglais, et condensées pour s’adapter au format d’affiche murale. Les récits montrent le Sumud des femmes, ou leur ténacité lors de la pratique des soins et de la justice dans la vie quotidienne. Les histoires relaient la nécessité de guérir, d’entretenir le foyer et de défendre la vie contre la destruction. Une femme âgée vient au secours de jeunes hommes battus par des soldats. Une autre sauve un bébé israélien après avoir perdu son propre enfant à naître à cause des gaz lacrymogènes. Dans une histoire fantastique, des adolescentes imaginent une colombe saisissant l'âme d'un garçon tué pour apporter un message de paix. Une femme ne se laisse pas intimider par un soldat qui ne veut pas qu'elle fasse pendre son linge à l'extérieur. Une autre raconte comment on lui tire dessus au cours de ses courageux retours quotidiens vers les champs d’avant 1948. Une petite fille tient la main de son père pour l'empêcher de partir pendant la guerre de 1967.

 

Adoptant un point de vue interne, les histoires mettent en évidence la réalité humaine si souvent absente ou minimisée dans les portraits des Palestiniens que dressent les médias internationaux. En outre, les récits donnent un sentiment d’histoire et suggèrent la possibilité d'un changement dans la vie quotidienne et au-delà - une possibilité apparemment refusée par l'apparence même du mur.

 

 

Note des auteurs: Les affiches sont parrainées par des individus et des institutions dont beaucoup viennent d’Action, de Cordaid, de Children Stamps et des nombreux individus et groupes qui ont parrainé les affiches et Israël (EAPPI), un projet du Conseil œcuménique des Églises, qui ont contribué au «musée» par leur simple présence au moment d’accrocher les affiches.

 

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